Ainsi revient la vie, même au Caricole

C’est Leo De Weerdt, S.J., aumônier en chef des prisons de Flandre qui a mis notre visiteur amical Bruno Standaert en contact avec le travail du JRS Belgium. Depuis un an, Bruno visite chaque semaine, comme volontaire, des réfugiés détenus dans le centre fermé Caricole. Nous l’avons rencontré.

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"Je visite ces personnes avec un sentiment de liberté", Bruno Standaert

Qu’est-ce qui t’a appelé à t’engager comme visiteur amical ?

Le fait que des gens soient emprisonnés sans aucune raison, sans un seul procès, ça me touche. Cette situation me donne un sentiment d’injustice. Souvent, nous ne sommes pas suffisamment conscients combien la privation de liberté affecte l’esprit humain d’une manière destructive et paralysante ; je m’en suis aperçu sur le vif pendant mes visites. Je veux donc être aux côtés de ces gens-là, être un compagnon de route, une oreille attentive.

Qui visites-tu et comment te prépares-tu à une visite ?

Les personnes que je visite me font penser à des oiseaux pour le chat. Ce sont parfois des gens très simples, sans aucune éducation. Ils ont un seul point en commun : ils fuient des situations de guerre, la prostitution forcée ou la persécution pour cause d’homophobie, et ils espèrent un avenir meilleur. La Belgique est pour eux un pays où coule le miel mais, à leur arrivée au contrôle de passeports, ils sont arrêtés et enfermés. Ils ne connaissent pas les procédures ; ils ne comprennent pas pourquoi on ne les autorise pas à entrer. Sur quoi porte cette interview ?, demandent-ils. La plupart des réfugiés se retrouvent déconcertés par tant d’incertitude et de déception. Leur séjour commence par des nuits sans sommeil et un sentiment d’aliénation. Visiblement, leur psychologie est en régression. Ils entrent en dépression.

Je visite ces personnes avec un sentiment de liberté et le réel désir d’aimer les rencontrer. Peu importe qui je suis amené à visiter. Je ne peux en tout cas pas les sauver. Je ne suis pas compétent pour leur donner un conseil juridique ; je ne vais pas les juger ni non plus réciter avec eux des Ave Maria. Mais je vais là pour écouter et, si c’est possible, leur donner un peu d’oxygène et, s’ils le veulent et si je le veux, pour faire un bout de chemin avec eux, quelle que soit l’issue de l’aventure.

Comment se passent les entrevues ?
Les premiers entretiens sont remplis de larmes. Le chagrin et l’injustice sont profondément ancrés en eux. Ils se sentent prisonniers ; ils tempêtent et supplient de ne pas devoir retourner au pays. Les écouter est alors important, pas seulement une fois mais deux ou trois fois, et faire silence pour les laisser parler. Je ne résous donc rien mais, pour certains, cette écoute leur fait du bien. Ils se sentent entendus et, parfois, reconnus.

Si, après quelques semaines, il vient un peu plus d’espace, les rencontres prennent alors une autre tournure. Nous bavardons sur la vie à l’extérieur, sur la géographie et l’histoire de la Belgique, sur les fleurs qui se remettent à fleurir et les oiseaux, à chanter. En aiguisant les sens des personnes, elles finissent par voir à nouveau des choses qu’elles ne voyaient plus dans leur paralysie. C’est ainsi que la vie revient, même au Centre caricole, et les ramène de temps à autre à leurs rêves et à leurs désirs.

En cours de route, je leur donne parfois une mission. Ecris donc ton histoire, ton passé, comment tu es arrivé ici et tout ce qui se passe ici. Je les encourage à s’adresser chaque jour à un détenu de la même chambre ou à un membre du personnel, et à remercier quelqu’un. Ça t’aide dans ta misère à maintenir vive à nouveau ta petite flamme. Chacun de nous porte un diamant au plus profond de lui-même. C’est une arme secrète que personne ne peut te dérober, même pas au Centre Caricole. Tu as le choix : tu peux recouvrir ce diamant, ou le laisser un peu paraître, ou le faire briller. Tu t’y exerces lorsque tu offres un sourire à quelqu’un qui a fait quelque chose pour toi. Si ton diamant apparaît, tu reçois plus de force, peut-être même aussi pour faire face à cette interview à l’Office des étrangers.
Que retiens-tu le plus de ces visites ?

Ce n’est pas seulement leur misère qui me reste mais aussi la manière dont certains, après quelques mois d’accompagnement, commencent à revivre. Je ne suis pas facile, car j’entre en confrontation avec eux. Je les encourage à réfléchir à leur avenir qui est toujours incertain : soit qu’ils soient renvoyés, soit qu’ils puissent rester en Belgique. La façon dont ils accueillent cette confrontation me paraît importante. Pourront-ils poursuivre leur chemin avec plus d’énergie et de confiance en eux-mêmes, peut-être pas exactement vers la situation qu’ils avaient en tête, mais bien avec des perspectives et des points de vue transformés ? Cela reste un mystère. Parfois ça réussit, mais aussi, parfois pas.

Baudouin VAN OVERSTRAETEN & Barbara MERTENS