Flavia : Retrouver la confiance

Flavia connaît un parking Villo où je peux abandonner mon vélo de location ! Je la suis, de la Place de Brouckère où nous nous sommes donné rendez-vous, jusqu’à la Bourse. En cours de route, nous faisons connaissance. Notre interview devait d’abord avoir lieu le 22 mars mais ce jour-là, une immense folie s’était emparée de la ville… Deux jours plus tard, le jeudi 24, nous regardons les Bruxellois faire leur deuil sur la Place de la Bourse, sous les yeux des caméras du monde entier. “En Ouganda, cela se passerait bien différemment”, dit Flavia. “Tout le monde pleurerait. Une musique triste résonnerait, qui ferait pleurer ceux qui ne pleureraient pas encore d’eux-mêmes".

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Flavia avec sa carte MOBIB.

Flavia est spontanée et sympathique et cela me fait presque oublier qu’elle n’est ici en Belgique que depuis presque un an. Il y a onze mois, elle arrivait en avion d’Ouganda, à l’âge de 23 ans. Sans plus de formalités, elle fut enfermée au centre Caricole, le centre fermé de l’aéroport. “Le centre est rond, comme cette pièce”, m’explique-t-elle en me montrant de la main les murs intérieurs du café ou nous nous trouvons. "Nous mangions là, et de cette fenêtre-là je regardais les avions décoller”.

Flavia demanda asile immédiatement en Belgique. Le Service des Etrangers l’interrogea à propos de ses motifs mais à cause de ses expériences en Ouganda, elle ne pouvait pas faire confiance et ne leur raconta rien de personnel. “Au centre, les autres me disaient que j’avais commis une grande erreur… je devais faire confiance à ces personnes et tout leur raconter”. Et donc elle remania son histoire. "C’est terriblement confrontant de raconter sa vie à des inconnus. Et le pire pour moi était qu’ils ne me croyaient pas."

Les semaines devenaient des mois : quatre mois et deux semaines au total. Le séjour à Caricole était exténuant. “Je ne parvenais plus à penser clairement”, me raconte-t-elle. "Je me suis liée d’amitié avec un autre Ougandais. Il m’écoutait. Nous avons beaucoup parlé." L’homme la taquinait en lui disant que son futur serait maigre. “Que fais-tu ici ? Tu n’as aucune chance de t’en sortir”, lui disait-il. Mais par la suite, il lui proposa un mariage et un travail dans un café. Flavia hésita mais finalement brisa le contact avec son compatriote. “Sœur Marie-Françoise me raconta que le ‘café’ dont il me parlait n’était pas un café où on servait du café.”

Sœur Marie-Françoise est une collaboratrice de JRS. Elle fait partie de l’équipe des visiteurs qui offrent un soutien moral aux détenus et les accompagnent lors de leur procédure d’asile. Flavia et sœur Marie-Françoise ont bâti une relation de confiance. “Quand sœur Marie-Françoise m’a raconté que l’homme avait d’autres intentions, je l’ai crue." Un peu plus tard, sa situation évolua dans une direction des plus kafkaïenne de la loi belge sur l’immigration : sa demande d’asile fut refusée mais la procédure ne permettait pas qu’elle soit expulsée vers son pays d’origine. Flavia était "inéloignable". Elle n’avait ni le droit de rester en Belgique ni de possibilité de retourner vers son propre pays. “Dieu sait où je serais sans sœur Marie-Françoise”. A nouveau il est difficile pour moi d’imaginer Flavia autrement que maintenant : soignée, dynamique et pleine de confiance. Mais à ce moment-là, elle était à une seconde d’une toute autre vie : sans maison, sans papiers en ne sachant pas améliorer sa situation.

La sœur était au courant du projet Up Together et a mis Flavia en contact avec Philippe. Ils ont décidé ensemble comment sa vie serait organisée : Flavia serait accueillie dans une communauté ou une famille à Bruxelles pendant deux mois et ensuite elle déménagerait vers un autre hôte dans les environs. "Pourquoi seulement deux mois ?", lui demandai-je. "Je voulais bien rester encore un mois chez Brigitte. Elle m’a demandé si je voudrais encore rester un mois chez elle". Mais après concertation avec Philippe, elle a été d’accord de déménager. "Si j’étais restée chez Brigitte, je n’aurais pas appris à connaître toutes ces autres personnes ! J’y vais encore en visite, souvent le week-end. Brigitte est une maman seule et son fiston me réclame !" Elle me montre une photo du garçon de deux ans en pyjama une-pièce. Elle a également gardé le contact avec les autres hôtes. Elle a bâti un réseau social en Belgique et perçoit des perspectives.

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Un selfie pris par une des filles de la famille d’accueil de Flavia.

Flavia habite maintenant dans une autre famille à Ixelles. C’est une famille nombreuse, comme sa propre famille en Ouganda. Penser à sa propre famille donne le mal du pays à chaque immigrant. Ainsi de même pour Flavia. "S’ils viennent ici en Belgique et rencontrent les mêmes problèmes que moi à Caricole, alors il est mieux qu’ils ne viennent pas." Elle me raconte ceci avec une grimace. Mais son beau sourire réapparaît aussitôt. "Si tu es sans papiers en Belgique, tu n’as rien et tu ne peux rien faire. En Ouganda, les contrôles ne sont pas fréquents. Tu peux démarrer quelque chose, un petit commerce, sans papiers et sans permission. Nous cultivions des pleurotes à la maison, pour les manger et pour les vendre. C’était mon passe-temps."

En plus de la culture de pleurotes, Flavia avait trouvé le temps d’étudier les Sciences Sociales en Ouganda. Elle est décidée à demander une reconnaissance de son diplôme en Belgique. Elle est étonnée quand je lui raconte qu’en Belgique, on peut aussi étudier en anglais. Flavia absorbe la vie belge et nos langues comme une éponge. Après quelques mois dans notre capitale, elle peut me montrer où laisser mon vélo ! On peut appeler cela une intégration en profondeur : Up Together non seulement lui fournit "un toit au-dessus de la tête" mais aussi des amis qui lui donnent la confiance nécessaire pour en faire un foyer.

L’avocat de Flavia fait appel devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme du refus de sa demande d’asile. Le résultat n’est pas encore connu.

David Knapen - Bénévol JRS-B