"Maintenant, tout le monde veut partir"

Le père Mourad Abou Saeb nous parle du projet du JRS à Alep.Au début de cette année, le jésuite syrien Mourad Abou Saeb a rendu visite à notre bureau du JRS : ce fut une rencontre captivante. Nous avons en effet reçu une information de première main sur les conditions de vie dramatiques qui jettent toujours plus de Syriens sur les routes de l’exil. « Maintenant, tout le monde veut partir », affirme le P. Mourad. Mais aussi le récit qu’il a fait du projet du JRS à Alep, fragile sans doute, mais souple et impressionnant, n’a laissé personne indifférent.

Février 2012. Peter Balleis, directeur international du JRS, visite Alep. Au cours de la conversation, il demande au P. Mourad de réfléchir à un projet qui viendrait en aide à quelque 12.000 familles. Devant les proportions gigantesques du défi, le P. Mourad avale sa salive, mais il saisit l’occasion à pleines mains. Il part sur la piste d’un groupe de jeunes qui se réunissent à Alep en tant que « familles volontaires ». Quelle que soit leur religion, leur opinion politique ou leur ethnie, ils s’engagent ensemble envers les familles en fuite à l’intérieur de la Syrie. Ils constituent leur propre réseau à la recherche de logements, de nourriture et d’autres produits de première nécessité.

Touché par la méfiance qui règne entre chrétiens et musulmans à Alep, le P. Mourad fait part de son rêve de permettre à des jeunes chrétiens et musulmans de collaborer à un même projet : « Si nous voulons vivre ensemble les uns avec les autres, nous
devons nous rapprocher les uns des autres », dit-il. Ainsi décide-t-il de prêter main-forte aux jeunes. Il leur offre à l’intérieur du monastère S. Martin quelques locaux où ils pourraient se réunir et stocker les produits collectés. Ainsi commence un projet JRS de type particulier… Lorsque Youcef, un jeune musulman, dit un jour à Mourad que, « chez eux, dans le couvent S. Martin », ils travaillent tout de même autrement que dans les organisations alliées, alors s’éveille chez le P. Mourad la conscience
que le projet deviendrait bien plus important que prévu.
Dans d'énormes marmites, plus de 18 000 repas sont préparés chaque jour.
Quand la violence atteint la ville d’Alep elle-même, le groupe compte déjà plus de 150 jeunes. Avec l’autorisation du gouverneur d’Alep, onze écoles sont ouvertes pour abriter de nombreuses familles sans abri. Les jeunes sont jour après jour sur la brèche : le JRS commence à prévoir des repas chauds dans des marmites gigantesques, proposant jusqu’à 18.000 repas par jour ! Des soins médicaux et un soutien psychologique sont également offerts. Pendant le Ramadan, le JRS rassemble des tapis de prière et des exemplaires du Coran, à distribuer aux musulmans.

Le soir, les jeunes se rencontrent. La grande souffrance qu’ils ont vue tout au long de la journée est difficile à porter. C’est pourquoi ils tiennent à échanger entre eux sur la douleur, le chagrin, l’impuissance…Par le biais de leur travail commun, ils découvrent
ensemble leur simple fait d’être humain, peu importe la religion ou l’ethnie. La peur de l’autre perd alors tout son sens.

Dans l’esprit de ce travail de rapprochement du P. Mourad et de l’équipe du JRS à Alep, la récente opération belge de sauvetage de 244 chrétiens nous laisse un goût amer. Certes, nous ne pouvons que nous réjouir du fait que des réfugiés syriens soient aidés, dans les pays voisins de la Syrie, à obtenir un visa pour la Belgique. Ce document, en effet, leur épargne les dangers d’un voyage non autorisé vers l’Europe.

Mais quelles conséquences cette action a-t-elle eues sur la population restée sur place si les gens ont été sélectionnés sur la base de leur religion ? Ne sommes-nous pas ainsi en train de saper le courageux travail des organisations qui agissent sur place ? Une question aussi fondamentale ne méritait-elle pas, au préalable, un débat parlementaire approfondi en Belgique ?

Barbara MERTENS