Pas de papiers, pas d’avenir ?

Dans le cadre du projet « Plan Together », le JRS Belgium accompagne les familles avec enfants en situation irrégulière. L’objectif principal de ce projet est de démontrer que nous pouvons travailler avec eux pour un avenir durable, même sans détention. Oriana nous raconte comment l’absence de droit de séjour hypothèque sa vie, à l’école mais aussi durant son temps libre.

"Je suis Oriana, j’ai dix-sept ans. Je vis avec ma mère, mes trois frères et mes trois sœurs dans un appartement situé dans un petit village. Nous vivons dans un petit appartement, il y a deux chambres et ma mère dort avec ma petite sœur dans le salon. Je suis née en Belgique, je ne parle que le néerlandais et quelques mots de kosovar. Mes parents ont demandé plusieurs fois l’asile en Belgique mais leurs demandes ont été refusées. Parce qu’ils sont originaires d’un pays de l’ex-Yougoslavie, notre famille a été reconnue comme "apatride" en 2015.

Malheureusement, l’avocat qui a lancé la procédure d’apatridie a oublié de demander une régularisation dans la foulée de cette reconnaissance. Un nouvel avocat a introduit cette demande fin 2019, mais en mai 2021, nous attendons toujours une réponse de l’Office des étrangers.

J’ai vécu en Belgique toute ma vie, toujours de manière illégale. À l’école primaire, je savais que nous n’avions pas de papiers mais je ne m’en souciais pas. Lorsque je suis entrée à l’école secondaire, j’ai compris ce que cela signifiait de grandir sans papiers et sans argent. Parce que ne pas avoir de papiers, c’est aussi être pauvre !
J’ai suivi des cours d’aide familiale dans le cadre d’un enseignement à temps partiel. J’ai fait un stage dans une crèche et dans une maison de repos et de soins. J’ai déposé mon CV pour pouvoir y effectuer un travail de vacances cet été. Peut-être m’accepteront-ils et me donneront-ils un contrat sur la base de mon numéro national ? Mais s’ils me demandent mon passeport, je devrai abandonner car je n’ai pas de carte d’identité. C’est aussi la raison pour laquelle je ne peux pas m’inscrire auprès d’une agence interim.

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Je suis maintenant en deuxième année dans une nouvelle école, mais à cause du Corona, je ne connais pas très bien mes camarades de classe. Je n’ai pas d’amis dans ma classe mais j’ai quelques bonnes amies en dehors de l’école. Mes amies ne savent pas que je n’ai pas de papiers. Je n’ose pas le leur dire. C’est difficile car je ne peux pas faire de sorties et je n’ai pas d’argent pour faire du shopping. Donc je dois trouver à chaque fois une excuse. Parfois, je dis que je n’en ai pas envie, que j’ai laissé ma carte d’identité à la maison, que je n’ai pas de carte bancaire, que ma mère doit m’accompagner pour acheter des vêtements, et ainsi de suite. Une de mes amis vient souvent à la maison. Je voudrais me confier à elle, mais je n’ose pas car si elle le dit à quelqu’un, tout le monde saura que je n’ai pas de papiers. Et les gens réagiront en disant "alors, retournez dans votre pays" ou "il n’y a pas assez de travail pour les Belges". J’ai gardé le silence à ce sujet pendant si longtemps qu’il est difficile d’en parler soudainement en toute honnêteté.

Certains enseignants sont au courant de ma situation. Ils me soutiennent. Parfois ils m’offrent quelque chose à manger ou une carte de bus, mais la plupart du temps, je refuse. Ils m’ont donné un ordinateur portable pour que je puisse suivre les cours depuis chez moi, et quelqu’un m’a payé un abonnement à Internet.

Je voudrais passer mon permis de conduire, mais je ne peux pas le faire sans papiers et sans argent. Mes amies veulent partir en vacances en Croatie l’été prochain après l’obtention de notre diplôme, mais je ne pourrai pas non plus. Je vais devoir de nouveau trouver une excuse. Le moindre voyage est difficile pour moi : soit c’est trop cher, soit il faut montrer sa carte d’identité pour entrer. Le CPAS organise des voyages pour les personnes vivant dans la pauvreté, mais les sans-papiers ne sont pas autorisés à y participer.

Nous sommes bien entourés de bénévoles qui nous aident à payer notre loyer, notre gaz, notre électricité, etc. Parfois, nous recevons des repas et les gens nous apportent des vêtements. Nous n’achetons que les chaussures et les sous-vêtements nous-mêmes. De temps en temps, j’achète un pull bon marché, mais j’aimerais acheter des vêtements de marque. Je me dispute souvent à ce sujet avec ma mère. Je sais qu’elle a des difficultés financières, mais , j’aimerais avoir un peu d’argent pour aller boire un verre ou acheter un sandwich à midi. Après ces disputes, je me sens souvent triste et je pleure. "

Oriana